Rencontre avec Michel Garcia, explorateur du monde végétal

Le rayonnement de la teinture naturelle* en France et dans le monde doit beaucoup à Michel Garcia. Il a consacré 30 années de sa vie à percer les secrets de ce savoir-faire ancestral qu’il a puisé dans les écrits des maîtres teinturiers du 17ème - 19ème siècles. 

Installé depuis peu en Bretagne, il accompagne les personnes souhaitant se former à la teinture végétale. Il y fabrique également des colorants naturels servant à cette pratique. 
 
Michel m’a ouvert les portes de son atelier à l’occasion d’un cours de perfectionnement. Rencontre avec cet explorateur du monde végétal. 
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Crédit photo : maiwa.com

Qui êtes vous ?

Je suis artisan, inscrit à la chambre des Métiers depuis 1988. J'aime me présenter ainsi, car cela me rappelle que la teinture et la fabrication de couleurs naturelles, c'est un vrai métier et une activité de spécialistes.

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Ce qui vous a conduit à la teinture végétale ?

Je peux parler d'un parcours personnel. C'est d'abord l'influence d'un oncle qui travaillait dans le secteur de la chimie. Il faisait son jardin et ne cessait de m'encourager à faire ce qui m'attirait. Un autre de mes oncles avait une collection de tapis marocains anciens en couleurs végétales. Petit, il m'en parlait comme d'un "trésor". Terme que j'ai cherché à élucider devenu grand.

Et puis il y a eu cette rencontre avec les plantes, lors d'une cure au Mont Dore destinée à soigner mon asthme. C'était l'été, saison durant laquelle la montagne nous offre un incroyable et foisonnant jardin fleuri.

Mon attrait pour les savoirs-faire et l'Histoire m'a aussi conduit à la teinture végétale. J'avais la conviction que toutes ces choses étaient liées et qu'il fallait faire des passerelles entre les disciplines aussi diverses que la botanique, la biologie, la chimie, les savoir-faire des métiers traditionnels, etc. 

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Lorsque vous avez commencé à explorer la teinture naturelle dans les années 90, quelles difficultés avez vous rencontré ?

Aucune. Les phénomènes de mode des années 70-80 étaient passés, il n'y avait plus aucun livre sur le sujet dans les bibliothèques. La teinture des laines, seule pratique mentionnée dans les livres d'occasion, ne m'attirait guère. Je me suis alors tourné vers les bibliothèques d'Aix et de Carpentras. J'ai découvert un fond ancien de livres traitant de la couleur végétale, couvrant une période où les colorants étaient forcément naturels. J'ai fait mes recherches en secret, j'ai lu des écrits sur les flores anciennes, comme "Flore des environs d'Aix" par Garidel (1658-1737) un médecin et botaniste. Ce traité botanique étudie la flore provençal dans lequel on trouve des références sur les plantes tinctoriales**.

Quand j'ai commencé à parler de ma passion pour les plantes, mon entourage m'a encouragé à en faire une petite exposition. Oui, on peut dire que c'était facile de commencer, pas d'exemple à suivre… une sorte de quête balisée par les traces des Anciens. Tel un jeu de piste littéraire qui conduisait à tout valider dans un coin de ma cuisine, dans des casseroles et des gamelles. Je travaillais dans le bâtiment, c'était relaxant de faire ces recherches. 

 

Pourquoi la teinture végétale serait une bonne alternative à la teinture synthétique en terme de santé et d’environnement  ?

Pourquoi remplacer un colorant synthétique tel que la tartrazine (utilisé comme colorant jaune par l'industrie alimentaire et cosmétique) - responsable de troubles du comportement chez l'enfant - par un colorant naturel comme la lutéine - favorisant quant à elle le bon développement de la vue ? 

Il convient aussi de se poser la question d'une bonne pratique teinturière. On pense parfois qu'un colorant naturel est systématiquement meilleur qu'un colorant synthétique équivalent. Même si c'est souvent vrai, la manière dont on va utiliser ce colorant compte tout autant. Prenons l'exemple de l'indigo (molécule colorante utilisée pour teindre en bleu). L'indigotine synthétique n'est pas spécialement plus mauvaise pour la santé, que ne l'est l'indigotine naturelle végétale. Ce qui peut être mauvais, c'est la façon dont on les utilise. Utiliser de l'indigotine naturelle avec un produit dissolvant aussi dangereux et toxique que ne l'est l'hydrosulfite de soude, ce n'est pas mieux que d'utiliser de l'indigotine synthétique avec du sucre et de la chaux aérienne. Ne dissocions pas le produit colorant de la façon dont on l'utilise.

L'idée serait de penser "chimie verte" en alternative à une chimie dangereuse et polluante. Si on voit le problème dans son ensemble, il faut bannir l'indigotine synthétique du marché, parce que sa production est terriblement polluante. Mais a-t-on vraiment les moyens de la remplacer par du naturel? Pas sûr, mais au moins, on peut dire aux artisanes africaines qui n'ont pas les moyens de s'offrir du naturel, qu'elles peuvent éviter le goitre et le cancer de la gorge typique de l'effet de l'hydrosulfite, en utilisant une chimie douce, qui en plus leur coûte moins cher.

 

Selon vous que faudrait-il mettre en place pour permettre un meilleur rayonnement de la teinture naturelle ?

C'est la question la plus difficile. 

Ce qui concourt le plus au bon rayonnement de la couleur végétale, c'est la lueur malicieuse qui pétille dans la pupille de celui qui en fait sa passion. 

Si on devait mettre quelque chose en place, cette chose ressemblerait assez peu à une loi, une norme. Cela ressemblerait plutôt à une sorte d'observatoire destiné à réfléchir à la mise en place d'une civilisation post-industrielle.  

 

Ce qu'il m'a transmis 

Des recettes me permettant d'améliorer ma pratique teinturière, des notions en chimie. Il m'a surtout transmis des clefs pour continuer à explorer l'univers de la teinture végétal. 

* avant l'arrivée des colorants synthétiques au milieu du 19ème siècle, la mise en couleur des tissus se faisait à partir d'extraits naturels (végétaux et insectes). 
** plantes riches en colorants servant à la pratique de la teinture